[Foncier] Pour vous faire connaître le fonctionnement d’une commission locale d’aménagement foncier et d’un comité technique départemental de la Safer, nous avons assisté à une séance de chaque. Récit.
La Safer. Au pire – pour tout individu extérieur au monde agricole, on ne sait pas de quoi il s’agit. Au mieux – pour toute personne gravitant de près ou de loin autour de l’agriculture, le mot sera presque exclusivement synonyme de préemption. Les agriculteurs, généralement, n’aiment pas trop la Safer. Elle leur passe devant quand ils veulent acheter un terrain, font baisser les prix dudit terrain quand ils sont vendeurs ou, au contraire, les font monter quand ils se portent acquéreurs.
Bref, ne serait-elle pas un bel empêcheur de tourner en rond ? En vérité, si l’on s’y arrête, ça serait même tout à fait l’inverse.
Pour nous en assurer, nous avons poussé la porte de deux événements qui rythment le travail des techniciens Safer : une commission locale d’aménagement puis, l’échelon supérieur, le comité technique départemental. La première réunit des élus locaux, propriétaires, représentants syndicaux, qui évaluent quel projet sera le mieux adapté aux besoins d’un territoire, facilitera l’installation d’un jeune agriculteur ou la consolidation d’une exploitation. Le second est le prolongement logique des premières : les mêmes dossiers locaux sont examinés à la lorgnette départementale. Et nous, néophytes, ne savons pas ce qui s’y passe.
En chien de faïence
Ce vendredi-là, dans cette petite commune du Périgord noir où il ne reste que deux agriculteurs, il était à craindre que les débats seraient vifs. Une petite salle, pas beaucoup de monde (deux salariés Safer, deux élus, deux représentants syndicaux), et les deux agriculteurs avec leur famille, qui se regardent en chien de faïence.
Chacun veut acquérir les mêmes parcelles, l’un pour s’agrandir, l’autre pour consolider son exploitation où ses deux enfants vont bientôt arriver.
« Dans le schéma départemental des structures, normalement, c’est l’installation qui prime, rappelle Stéphanie Gressier, directrice de la Safer Dordogne. Mais nous sommes là pour voir si l’on peut à la fois respecter ce schéma et trouver un arrangement.«
« Nous semons une idée et en quelques jours, ça mûrit et tout se solutionne. »
Personne ne pipe mot. Tous deux campent sur leurs positions avec des arguments qui s’entendent. La tension est palpable et on en viendrait presque à se dire qu’il vaut mieux que personne ne se parle plutôt que d’entendre des noms d’oiseaux fuser. Mais c’est à ça que les Clafs servent : échanger, débattre, grappiller un peu de terrain, un demi-oui, pour aboutir à un accord. « Nous préférons trouver un terrain d’entente que d’arbitrer« , insiste Stéphanie Gressier.
« On est là pour que monsieur G. ne perde pas de terrain ou pour que tout le monde vive ?« , s’agace l’un des deux agriculteurs. « Je ne vois pas quoi proposer« , répond son confrère.
La Claf se clôture sur une proposition de la Safer d’échanger des bouts de terrain de-ci de-là pour que chacun ait un peu. Pour l’instant, les deux sont colère. Le dossier sera réexaminé quelques jours après, en comité technique départemental (CTD). L’avis de la Claf n’est que consultatif. « En général, l’option d’un compromis infuse et l’un des agriculteurs nous rappelle avant le CTD« , souffle la directrice de la Safer.
Mardi matin. Quatre jours sont passés. Le CTD s’ouvre avec de nombreux autres dossiers à examiner que celui de nos deux agriculteurs en bisbille pour quelques arrhes.
S’entendre
Mais pour les membres qui délibèrent et arbitrent, il n’y a pas de petits dossiers. Il y a dans la pièce les représentants des trois grands syndicats agricoles, la DDT, les coopératives, les banques, la MSA, la Chambre d’agriculture, la Fédération des chasseurs de Dordogne… Durant les trois heures de discussions, aucun n’a relâché son attention et c’est le bon sens paysan plus que les idéologies qui a présidé aux débats.
À propos de nos deux éleveurs contrariés aux bouts de terrains enclavés dans les parcelles de l’autre : « Mais ce n’est pas préparer l’avenir, ça ! C’est déclarer la guerre au voisin !« , s’exclame un membre du CTD. « Tout ça pour quelques arrhes !« , renchérit un autre qui, habituellement, n’est pas d’accord avec le premier. « Il faut qu’ils s’entendent entre eux« , note un autre participant concernant un second dossier sujet à discussions, où l’arbitrage porte une nouvelle fois sur une toute petite parcelle. Fabien Joffre, président de la Safer Nouvelle-Aquitaine qui préside la séance, précise avec sagesse : « C’est à nous de les aider à s’entendre« .
Premier bon point pour ce CTD : tous ses membres ont déjà réussi à s’entendre entre eux. Agréablement étonnant de constater que, parfois, il est possible de transcender les clivages politiques ou idéologiques pour porter la cause des agriculteurs, quelle que soit leur pratique ou leur couleur syndicale.