[Social] Une enquête menée dans la région Bourgogne-Franche-Comté, suite à un appel à projets de la MSA, met en lumière l’impact du changement climatique sur le travail et la santé mentale des éleveurs.
Sandrine Petit, chercheuse en géographie sociale, spécialiste du lien élevage/environnement, au sein de l’unité CESAER (Centre d’économie et de sociologie appliquées à l’agriculture et aux espaces ruraux) à l’Inrae Bourgogne-Franche-Comté Franche-Comté, a évoqué un aspect du changement climatique peu mis en lumière, méritant davantage d’attention. » C’est son impact sur la santé des éleveurs « , a-t-elle révélé. L’Inrae a mené des recherches à ce sujet en Bourgogne-Franche-Comté.
Des enquêtes similaires déjà réalisées auprès d’éleveurs de Saône-et-Loire ont montré que les sécheresses de 2018, 2019 et 2020 avait créé une grande détresse chez eux. » Pour moi, cela a été la prise de conscience des impacts profonds du changement climatique sur un groupe professionnel déjà vulnérable, selon la chercheuse. Cette dimension humaine et sociale du changement climatique est encore peu documentée. «
Le projet Traverser (Travail en élevage, épreuves et ressources face à la sécheresse en région Bourgogne-Franche-Comté) vise à étudier les effets du changement climatique sur le métier d’éleveur déjà fragilisé. Il a réuni une dizaine de chercheurs, majoritairement en science économique et sociale et en climatologie avec le soutien de la MSA qui a financé l’appel à projets.
Une quarantaine d’entretiens
La Bourgogne-Franche-Comté est plutôt un territoire d’élevage laitier, à l’est, alors que le bassin charolais se situe à l’ouest avec une production de bovins allaitants. » Nous avons travaillé sur des systèmes herbagers extensifs dépendants des ressources naturelles, en particulier la pousse de l’herbe. » Lors de l’enquête réalisée en 2024, la passion des éleveurs pour leur métier est largement ressortie de la quarantaine d’entretiens menés par les chercheurs dans les fermes. En parallèle, un questionnaire a été diffusé à tous les éleveurs de la région qui a permis de récolter 350 réponses exploitables, soit 4 % de l’effectif.
Il ressort de la synthèse de cette étude que les éleveurs voient leurs repères déstabilisés par le changement climatique. 73 % des répondants parlent d’un avenir marqué par l’incertitude. Vivre dans cette situation n’est pas évident même si les éleveurs disent qu’ils vont s’adapter. L’étude rappelle que les perspectives et le sens que l’on donne à son métier sont des éléments fondamentaux constitutifs d’une bonne santé mentale.
» Nous avons du stress mais on ne le montre pas. «
Une usure mentale
» On ne peut plus se projeter comme on le faisait avant « , a affirmé un éleveur. Le rythme et la charge de travail sont impactés. L’été, de nouvelles astreintes naissent comme amener du fourrage aux prés, de l’eau et accroître la surveillance des animaux. Un éleveur de la Nièvre dit : » l’été, c’est 5 h du matin à 22 h le soir, non-stop « . L’étude révèle que le travail des éleveurs se déroule toujours » pressé » et de manière » intranquille « . Il faut être ultra-réactif car les cycles de la végétation et les chantiers s’accélèrent. Il s’installe une forme d’intranquillité insidieuse et le travail se fait dans la réactivité avec des conséquences sur sa qualité. La lourdeur du cadre administratif et réglementaire revient souvent dans les préoccupations des éleveurs. C’est aussi émotionnellement très dur pour eux de voir souffrir leurs animaux et de ne pas être en capacité de les nourrir suffisamment.
Le changement climatique augmente également leur charge mentale. Selon les témoignages de nombreux éleveurs : » C’est un stresseur contextuel « , » C’est usant mentalement « , » c’est oppressant « , » c’est fatigant avec une prise de risque permanente « , » c’est du stress, c’est anxiogène « , » ça demande beaucoup de réflexion, je suis obligé de trouver des solutions « . Pour 70 % des enquêtés, les prises de décision sont difficiles. Pour 80 %, le stress est saisonnier. Le sujet crée de l’inquiétude pour l’avenir dans 83 % des cas. Un éleveur de la Haute-Saône affirme : » Nous avons du stress mais on ne le montre pas. Je dors encore bien mais le jour où ce ne sera plus cas, c’est que je serai au bout « . Il existe aussi un impact sur la santé physique créée par la fatigue générale et le manque de sommeil.
Des adaptations
Les agriculteurs tentent de s’adapter à ce contexte par la constitution de stocks quand c’est possible, la culture de nouveaux couverts comme les méteils, la constitution de réserves d’eau, le maintien des haies ou la diminution du nombre d’animaux. En production laitière, les agriculteurs équipent les bâtiments de ventilateurs et brumisateurs. Pour beaucoup de personnes interrogées, la résilience passe par le fait de ne pas rester seul et faire jouer des formes d’entraide et de solidarité.