[Social] Avec un suicide d’agriculteur tous les deux jours, en France, la profession agricole fait partie des métiers les plus exposés au mal-être. Raymond Murguet, éleveur, raconte comment il a sombré et s’est relevé.
« Un coup de colère, je craque. Si les pleurs me gagnent et que les nerfs lâchent, je vais faire la bêtise. » Il en parle sans jamais vraiment la nommer, cette option extrême vers laquelle il n’a finalement pas basculé. Il en parle pas tout à fait au passé non plus, même si, aujourd’hui, quand on lui demande comment il va, Raymond Murguet répond sans hésiter : « Ça va beaucoup mieux. Maintenant, je suis bien.«
Du coin de l’œil, Patrice Brachet, président de Zéro clivage et sentinelle, l’observe en silence. Non pas qu’il le surveille, car les deux hommes se vouent une sincère confiance mais, d’une certaine façon, il le protège. « Il a vécu tellement de misères qu’au moindre bobo, il devient très anxieux« , analyse-t-il avant de rappeler comme pour justifier : « La première fois que je suis arrivé ici, c’était quand même catastrophique. J’ai passé un temps fou au téléphone, avec ses fournisseurs, pour essayer de tout bloquer, que personne ne l’embête plus. » Car à l’époque, fin 2022, Raymond Murguet croule sous 60 000 euros de dettes et une montagne de courriers qu’il n’ose plus ouvrir. « Quand je le regardais, je savais que c’était des relances, des mises en demeure, des recommandés… Je n’avais même pas le courage de l’ouvrir. Je prenais les lettres de la boîte aux lettres, je les mettais sur la table et puis je m’en allais faire mon boulot.«
Éleveur en vaches laitières et bovin viande, il a accumulé beaucoup de dettes. « Je n’arrivais plus à payer. Si j’avais eu l’argent, j’e l’aurais fait. Si je prends, je règle. Je ne suis pas un gars qui va se servir et ne pas payer. Mais il faut pouvoir !« , se désole Raymond, qui ne ménageait pourtant pas sa peine, seul sur sa ferme. « Je travaillais, mais je ne gagnais rien ! Au contraire, produire du lait me « mangeait » de l’argent ! »
L’aide au répit
L’agriculteur, pourtant, continue son activité. « C’est le voisin qui, tous les matins, en revenant d’avoir amené son enfant à l’école, passait voir si Raymond était debout ou s’il ne l’était pas… Il a fait ça pendant un an« , raconte Raymond, qui se souvient bien de « ces mauvais moments« .
Signalé par un tiers à la MSA, il reçoit la visite d’une conseillère qui lui propose de partir six jours à Noirmoutiers, un « séjour répit » comme la mutualité en propose aux agriculteurs à bout. « C’est là que j’ai rencontré Patrice qui m’a sorti de tout ça. Sinon, aujourd’hui, je vous garantis, je serais sous terre. » « Dans ce bus, il n’y avait que des gens au bout du rouleau. J’étais là pour accompagner mon épouse. On était tous dans des situations économiques très compliquées« , se remémore Patrice Brachet.
Il distribue sa carte à tous, en expliquant ce qu’il fait. Raymond Murguet en prend une, lui qui a tout de suite accroché avec celui qui a commencé par être son voisin de bus. « Il était là, juste de l’autre côté du couloir, dans le bus. On a discuté et depuis, on ne s’est jamais perdus« , confie Raymond.
« Je me suis dit « J’appelle Patrice, on va bien voir ». Ç’a été le déclic. »
« Il s’est fait escroquer. Il avait des dettes, certes, mais les gens lui réclamaient plus que ce qu’il devait. Je suis arrivé trop tard pour son tracteur mais j’ai bloqué le marchand d’engrais, une concession agricole pour un camion et du matériel… Il n’avait même plus de téléphone« , se souvient la sentinelle. « Je peux le remercier. Si j’avais vu quelqu’un dans la cour pour venir saisir mon matériel, je crois que j’aurais craqué. Une fois qu’il s’est saisi du dossier, ça m’a soulagé« , souffle Raymond Murguet.
Passer le relais
Depuis, les choses se sont régulées. « 2024-2025, je n’ai pas fait le mariole. J’ai acheté le strict minimum et je n’ai pas fait d’excès. » Raymond se concentre sur ses broutards et Patrice a passé le relais à la MSA pour la partie sociale.
Désormais, quand il revient voir Raymond, c’est pour prendre le café, en ami.