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Les nouveaux maraîchers
Paniers, vente sur les marchés ou à la ferme, Amap, approvisionnement des cantines... la demande en produits locaux explose, créant des opportunités pour qui veut se lancer dans la production de légumes. Nous avons rencontré ces pionniers d’une filière encore peu structurée.

Pour la première fois, la Dordogne comptera cette année six installations aidées en maraîchage (sur 75 dossiers). Elle n’en dénombrait que deux en 2009 et une seule en 2008. Cet essor correspond au développement de la demande sociétale en produits locaux (bio et conventionnels). Il traduit aussi une montée en puissance des installations en maraîchage. Selon Christophe Deffarges, responsable installation à la Chambre d’agriculture de la Dordogne, on ne voyait pas ces dossiers en parcours aidé.
Entre la demande grandissante de la restauration collective et les collectivités territoriales qui s’emparent de la problématique du foncier, les porteurs de projet sont de plus en plus nombreux à se lancer dans le maraîchage. L’une des raisons est aussi que le secteur est l’un des rares où il est possible de commencer sans aide puisque la mise de départ reste modeste pour l’agriculture (30 000 e en moyenne).

Des premiers mois difficiles
Pourtant, derrière l’eldorado espéré par les nouveaux installés, la réalité est souvent moins mirobolante. En 2009, Laurent Barthé, un stagiaire en licence professionnelle en agriculture bio, a réalisé une étude qui permet de mettre des chiffres derrière des tendances. Sur les 15 producteurs de légumes bio enquêtés, cinq sont installés depuis moins de cinq ans (dont trois en première année), cinq entre 5 et 10 ans, et cinq depuis plus de 10 ans.
Il ressort de cette étude que 80 % d’entre eux rencontrent des difficultés techniques (essentiellement sur la protection contre des maladies et ravageurs et maîtrise des adventices)
Plus de 60 % estiment avoir des difficultés économiques : une faible rentabilité des productions et une valorisation insuffisante. Les chiffres d’affaires sont parfois faibles : six maraîchers l’estiment à moins de 10 000 euros, trois le situent entre 10 000 et 15 000 euros, un seul avoue dégager plus de 15 000 euros de chiffre d’affaires et cinq exploitations dépassent les 20 000 euros.
Point positif : 67 % avancent la satisfaction professionnelle qu’ils retirent de leur activité (qualité de vie, fierté de leur travail, notion d’utilité publique) malgré des difficultés sociales (représentation négative de l’agriculture biologique, sentiment d’isolement, difficulté de revenu).
Autre difficulté rencontrée par les maraîchers, comme par les autres producteurs : l’inconstance des consommateurs qui peuvent acheter des paniers de légumes pendant plusieurs semaines puis arrêter sans raison apparente, apprécier un légume une année et le délaisser l’année suivante.

Manque de références
Afin d’avoir des références technico-économiques pour la production légumière périgourdine, la Chambre d’agriculture va lancer d’ici la fin de l’année une enquête auprès de dix maraîchers bio.
Cette enquête devrait aller plus loin que la précédente afin d’identifier les systèmes de production et de mettre des résultats chiffrés derrière. Pour Jacques Tournade, référent agriculture biologique à la Chambre d’agriculture, « les références obtenues serviront de repères, qui manquent jusqu’à présent aux jeunes et aux banques ».
Marie-Laure Chabalier




Stratégie collective. Via la plate-forme d’approvisionnement pour la restauration collective à Sarlat dont il est l’un des apporteurs, Yves Farina a rencontré un autre maraîcher bio avec lequel il collabore désormais en toute liberté.
Structurer l’of fre grâce au groupe

C’est lors de réunions de mise en place de l1916_strategiea plate-forme d’approvisionnement de la restauration collective sur le Sarladais que Yves Farina, maraîcher bio aux Granges, à La  Roque-Gageac, et Alain Rigaux, autre maraîcher bio installé depuis le début de l’année à Belvès, se sont rencontrés. De fil en aiguille, ils décident de participer ensemble au marché nocturne de Sarlat le jeudi. Yves Farina, installé depuis 2008, prête son matériel (étal, balan ce) à Alain Rigaux.
Pas de concurrence entre eux, le premier produisant de petits légumes, le second plutôt des gros légumes traditionnels. Quand l’un ne peut pas se rendre au marché, l’autre tient le  stand pour deux.
Le marché perdure en arrière-saison et leur collaboration aussi. Ils échangent sur leur métier. Comme ils n’ont ni les mêmes terres ni les mêmes façons de faire et des débouchés différents, ils se complètent sur certains produits : « Alain me prend des courges, que je fais en quantité. Il peut me dépanner sur les salad es si je suis à cours », détaille le producteur laroquois. Rien n’est formalisé , chacun garde sa liberté : un point important pour les deux maraîchers.
Dans la droite ligne de cette collaboration, le maraîcher compte sur la plate-forme de Sarlat pour mieux organiser une filière qui ne l’est pas. « J’aimerais aller plus loin que le seul approvisionnement de mes légumes. Pourquoi pas augmenter les volumes sur une variété pour me spécialiser, et que les autres fassent pareil sur d’autres légumes. » Avec le développement du nombre de points de livraison, c’est une idée à laquelle les responsables de la plate-forme de Sarlat réfléchissent aussi.

Un relais pour les grossistes
Yves Farina se prend aussi à imaginer que la plate-forme devienne un relais auprès des grossistes. « Quand nous avions des aubergines en quantité, nous avions besoin d’un outil de mise en marché, pour nous trouver des débouchés en quantité, plutôt que chacun se débrouille dans son coin, analyse le maraîcher. Pour cela, il faudrait que nous soyons plus nombreux. »
Il tend des perches aux tabaculteurs qui arrêtent. « S’ils se mécanisent sur leurs surfaces, nous pourrions travailler ensemble, et peut-être que mon travail serait moins pénible. » À 53 ans, Yves Farina reconnaît que le travail est difficile. Installé sans aide sur les terres familiales, il n’a pas investi dans des matériels spécifiques et utilise le tracteur de l’exploitation.
Marie-Laure Chabalier

 

 

Commercialisation. Afin de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, Yves Lemarinier, installé à Sorges, écoule ses légumes en vente directe, dans la grande distribution et auprès de quatre restaurants scolaires.
Jouer la complémentarité des débouchés

1916_commercialisationDepuis son installation en mai 2009, Yves Lemarinier a doublé sa surface initiale pour cultiver 3 ha, dont 5 000 m2 de petits fruits rouges,  4 tunnels sont montés, sa gamme comporte 17 légumes. Voilà pour les chiffres.
Il ne commercialise que des produits de saison, obtenus sans aucun traitement. Il ne produit pas bio car, dit-il, sa clientèle n’accepterait pas d’acheter plus cher.
Depuis 18 mois, son développement en vente directe s’est fait essentiellement grâce au bouche-à-oreille : il participe au marché de Limoges le samedi matin, à celui de Sorges le dimanche matin, et souhaite garder cet ancrage local.
Il a participé cet été aux marchés de nuit où il vendait des glaces. En deux mois, il a délivré plus de 1 500 cônes, ce qui lui a déjà rentabilisé l’achat de la sorbetière et écoulé une bonne part des petits fruits produits.
Les vendredis soir, ses clients viennent récupérer leur panier sur l’exploitation, rebaptisée le Jardin des délices, à Fontaine-de-Vivier, à 2 km de Sorges. Il livre aussi à domicile les mardis et jeudis.

Quatre cantines scolaires
Pour compléter cette vente directe qu’il apprécie pour le contact humain, Yves Lemarinier a cherché d’autres débouchés. Il fournit ainsi quatre cantines scolaires : Boulazac, Sorges, Coulaures et Ligueux. Elles représentent 30 % de son activité. « Je les livre tous les jours de produits ultra-frais. C’est plus de travail pour les cantinières mais les enfants préfèrent aux boîtes de conserve. Il y a moins de nourriture jetée », assure-t-il. Effet indirect : depuis que le maraîcher livre les restaurants scolaires, certains parents achètent leurs légumes au Jardin des délices.
Autre diversification de sa clientèle : la grande distribution. Depuis mai dernier, il livre à Auchan-Marsac salades et poireaux. Il a signé un contrat pour 140 000 pieds de salade par an et 3 tonnes de poireaux par mois.
« Quand les responsables du rayon fruits et légumes ont pris contact avec moi, mon épouse ne souhaitait pas que je travaille avec la grande distribution. Certes le prix n’est pas très élevé par rapport aux marchés, mais elle offre une assurance sur les volumes. Je ne regrette pas du tout mais je souhaite garder une clientèle diversifiée pour assurer mes arrières. Aujourd’hui, tout se passe très bien avec le responsable du secteur d’Auchan, mais on ne sait jamais. »
Pour être capable de livrer les salades tous les matins, Yves Lemarinier ne doit pas se tromper dans la planification, l’anticipation ou les travaux. Son expérience passée comme technicien maraîcher et chef de culture à Perpignan lui est précieuse. « Je n’ai pas le droit à l’erreur. C’est difficile car il faut compter avec les aléas climatiques. »
En témoigne la tempête essuyée en février qui lui a mis à terre des tunnels, et représente 8 000 euros de dégâts.
Il a mis trois semaines à s’en remettre. À échéance de deux ans, il espère donc réaliser ce qui était son projet initial et que les banques n’ont pas voulu suivre alors : l’investissement pour 35 000 euros dans des serres en dur, car ces structures sont assurables. Le moyen de sécuriser la production et d’être sûr de ne pas avoir de creux dans les livraisons de salades.
Marie-Laure Chabalier

 

 

 

Association. Installée en 2007 à Cause-de-Clérans, Christelle Latu ne voulait plus travailler seule. Avec son amie Corinne Cheyrade, elle a créé un Gaec au tout début de l’année. À deux, elles peuvent songer à développer leur activité.
Partager culture, vente et responsabilités

1916_associationChristelle Latu a quitté son métier de formatrice au centre de formation des apprentis (CFA) à Coulounieix-Chamiers pour se lancer dans la production de plantes médicinales et de légumes bio à Cause-de-Clérans. Tout son parcours scolaire, parachevé par une licence protection des végétaux, la destinait à s’installer. C’était son projet initial et elle y est enfin parvenue en 2007. Deux ans après son installation, le bilan restait mitigé.
Certes, la motivation était toujours là, mais la rentabilité pas vraiment. Se développer ? Christelle y songe puisqu’elle a fait sa place sur les marchés de Saint-Astier et de Lalinde, mais toute seule, c’est difficile. Et puis le foncier est impossible à trouver. En revanche, elle trouve une solide alliée.

Du coup de main au Gaec
Christelle Latu et Corinne Cheyrade se sont rencontrées sur le parking de l’école en allant chercher leurs enfants. Elles parlent de leur travail respectif. Corinne fait partie d’une association qui gère les aides à domicile. Travaillant à mi-temps, elle vient de temps en temps chez Christelle lui donner un coup de main. « Je suis passionnée par le jardinage. Nous nous sommes découvert des points communs », explique Corinne. Si elle connaît mieux la comptabilité que le maraîchage, l’idée d’une association a commencé à germer. Corinne passe le pas en janvier et démissionne pour créer un Gaec avec Christelle.
« Je ne me rendais pas compte combien c’était pénalisant de faire les choses toute seule. Même pour installer un filet de protection, mieux vaut être deux », rapporte Christelle qui parle d’énergies démultipliées.
Mais tout n’est pas rose. La question du foncier n’est pas réglée. Certes, les deux jeunes femmes ont agrandi leur parcellaire : de 2 ha, elles sont passées à 3 ha, de quoi produire plus et suivre trois marchés hebdomadaires : le jeudi, elles sont à Lalinde et Saint-Astier et le samedi à Lalinde. Mais elles n’ont aucune parcelle en propriété : impossible de prévoir de construire un hangar pour le stockage par exemple sur une parcelle qui ne leur appartient pas. Elles s’inquiètent pour la pérennité de l’exploitation. Deux des trois hectares cultivés vont être en vente. Elles craignent que le nouveau bailleur veuille reprendre un jour les terres. Et puis, malgré le travail, la rentabilité de l’entreprise n’est toujours pas assurée. Avec 500 euros mensuels, « heureusement que nos conjoints travaillent à l’extérieur ».

Les aromatiques en complément
Alors, la culture des plantes médicinales, pour le compte de la société Altaïr, continue de mettre du beurre dans les épinards. « Au départ, les aromatiques, c’était pour rassurer les banquiers », dit Christelle. Aujourd’hui, si 3/4 des productions sont légumières, les aromatiques sont nécessaires pour des ventes toute l’année. Le projet d’installation reposait d’ailleurs sur l’achat d’un séchoir grâce à un prêt de 8 000 e pour des plantes séchées et conditionnées à la ferme. Cela dit, « on n’est pas vraiment formée à la botanique, on a parfois des mauvaises surprises ».
Depuis l’association, elles arrivent à produire plus et mieux. C’est déjà pas mal. « On ne nous a pas vraiment encouragées. Il nous manquait de la surface aux yeux de la MSA, il a fallu se battre pour que Corinne puisse s’installer à titre principal. On nous parle toujours des risques de mésentente quand on est en société », précise Corinne. Pas de quoi décourager celles qui misent sur le Gaec pour confronter les idées et les projets. « Et si on se trompe tant pis. » Les maraîchères feront bientôt le premier bilan économique de leur société.

Nelly Fray


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