Auteur : Nelly Fray
Publié : vendredi 24 avril 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La viticulture bio, un choix de cœur ou de raison ?

Le lycée agricole de La Brie, qui a converti une partie de son vignoble à la bio, a organisé une réflexion sur les atouts et les contraintes de la production biologique à l’intention des élèves de BTS viti-œno de trois établissements.

L’enjeu

  • Depuis plusieurs années, les viticulteurs sont nombreux à passer à la bio et à demander des aides à la conversion.
  • Économiquement, le jeu en vaut-il la chandelle ? Des conseillers ont le recul nécessaire pour entrer dans le détail des chiffres.

Des données objectives pour comparer

2146 jm corneeDepuis 2011, Cer France Aquitaine étudie les coûts de production des agriculteurs bio de Dordogne, de Gironde et du Lot-et-Garonne. La déclinaison départementale de l’organisme de gestion s’est plus précisément penchée sur les coûts de production de la viticulture bergeracoise. Dans ce cadre, les comptabilités de 61 exploitations en conventionnel et 39 en bio ont été passées au peigne fin. Jeudi 16 avril à Monbazillac, le conseiller Jean-Marc Cornée a présenté la restitution de cet observatoire à des étudiants de BTS viti-œno des lycées de La Brie, de Blanquefort et de Montagne-Saint-Émilion (33).
Une présentation particulièrement dense et riche des données économiques moyennes des campagnes de production 2011 et 2012 (plus représentatives que 2013). Cette étude a notamment permis d’affiner les résultats de ceux qui vendent en coopérative, au négoce ou à la propriété.

Les coopérateurs

D’abord, le conseiller de Cer France s’est intéressé aux vignerons bio et conventionnels qui commercialisent leurs vins à une coopérative. Les viticulteurs bio de l’échantillon auraient une superficie viticole supérieure à celle des conventionnels. Plus spécialisés que les seconds, le pourcentage de leur SAU totale consacrée à la viticulture est de 55 % quand elle est de 38 % chez les conventionnels. Ils ont aussi plus recours à la main-d’œuvre salariée et leur rendement est plus faible de 18 % en moyenne. Il va sans dire que ces moyennes cachent de gros écarts entre les exploitations.
Néanmoins, on constate que les charges par hectare de la viticulture bio sont supérieures (3 445 e contre 3 248 e), mais que leur marge brute globale est largement supérieure (120 149 e/106 317 e). Ceci conduit le conseiller à évoquer une meilleure valorisation en bio. Malgré tout, leur taux d’endettement est bien plus fort (54 %/41 %), et leur excédent brut d’exploitation (EBE) plus faible (36 279 e en moyenne contre 50 310 e). « On retrouve là le poids des coûts de main-d’œuvre », explique Jean-Marc Cornée qui souligne également la solvabilité à court terme moindre pour les vignerons coopérateurs bio.

Le vrac vendu au négoce

Un constat que l’on retrouve chez les vignerons qui vendent leur vin en vrac au négoce. Là aussi la perte de rendement lors d’une conversion va peser dans la balance : 45,5 hecto par ha en bio, contre 59 hl/ha en moyenne pour l’échantillon des vignerons conventionnels. Là aussi, les coûts de production sont supérieurs pour les bio, mais leur marge brute globale est bien meilleure (165 950 e/108 975 e). Et l’EBE des vendeurs au négoce en bio est meilleur, pour un endettement presque similaire. « Il semble que le vrac commercialisé auprès du négoce soit bien mieux valorisé en bio, et, même en perdant 23 % de rendement, les situations financières des bio et des conventionnels restent assez proches », a conclu le conseiller de Cer France.

Le circuit court

Dans le mode de commercialisation en vente directe, le taux de spécialisation est de 100 % en bio, mais les rendements sont 27 % inférieurs par rapport à ceux des conventionnels. Là aussi, malgré une marge brute hectare légèrement meilleure pour les bio, leur efficacité économique est moins bonne et leur taux d’endettement bien plus élevé.


« La conversion se raisonne sur la durée »

2146 retour experienceLe lycée de la Brie a son propre domaine viticole. En 2010, sa direction décide d’en convertir une partie en agriculture biologique, notamment pour faire des comparaisons avec ses vignes en conventionnel. Un lycée peut convertir une partie seulement de son vignoble à des fins pédagogiques. À partir de 2010, 14 ha en AOC monbazillac démarrent leur conversion. Les liquoreux de ses 14 ha ne seront certifiés bio qu’en 2013. « Nous avons des parcelles qui ont plus de 40 ans, 80 % en sémillon, 20 % en sauvignon, pas forcément adaptées à la bio. Nous allons progressivement augmenter nos superficies en bio », a témoigné Juliette Sbrana, responsable du domaine viticole du lycée de La Brie.
Une conversion qui n’a pas été de tout repos, selon Thomas
Caillaud, chef de culture, qui a dû faire avec la forte pression sanitaire, dans une zone où la lutte contre la flavescence dorée est obligatoire. « En plus, on a repris des vignes qui n’avaient jamais été travaillées, leur système racinaire peu profond les rendait particulièrement fragiles. »

Une inversion des coûts

Question coût, il a pu constater une inversion : « avant c’était le poste intrants qui pesait lourd, de 495 e/ha en 2007, il est passé à 344 e l’an dernier. Dans le même temps, les coûts de main-d’œuvre ont explosé, de 126 à 490 euros/ha. »
À l’écouter, les économies de charges et leurs augmentations sur d’autres postes ont eu tendance à s’annuler les premières années. « D’un côté, on a bénéficié des intrants précédents et on n’a rien perdu en rendements les premiers temps du moins, de l’autre il a fallu beaucoup travailler pour remettre en état le vignoble et former le personnel. »
Des années climatiques pas trop compliquées durant la conversion et une accentuation de l’effet millésime ont été des éléments facilitateurs durant la transition vers l’AB. « Depuis 2013, les coûts tendent à se stabiliser et les rendements à l’hectare, en baisse de
10 hl/ha entre 2007 et 2014,
commenceraient à remonter. La qualité du botrytis serait supérieure depuis que les vignes sont cultivées en bio et le phénomène de botrytisation, plus précoce, tend à durer plus longtemps. C’est un risque si la météo n’est pas bonne. »
Reste le handicap majeur selon Thomas Caillaud : sur les 14 ha de vignes bio, il passe la moitié de son temps. « Il faut de l’énergie, de l’humilité, bien plus que sur nos 48 ha en conventionnel, mais c’est très satisfaisant intellectuellement. On a le sentiment de faire à nouveau de la viticulture. »
Si les responsables du domaine de La Brie manquent encore de recul car une conversion se raisonne sur le long terme, ils estiment que la valorisation de leur monbazillac bio compensent les efforts consentis. De 4 000 à 4 500 euros le tonneau en bio, il est vendu entre 2 800 et 3 000 euros en conventionnel.


Aidés à rester en bio

Pourquoi des aides à la conversion et au maintien dans la nouvelle PAC ?
Jacques Tournade, conseiller bio à la Chambre d’agriculture : Il est avéré que la conversion à la bio entraîne des surcoûts les premières années. Des montants ont été établis pour couvrir le produit brut, affecté par les baisses de rendement, et les charges opérationnelles. Les montants de l’aide à la conversion sont censés prendre en compte les différences entre production bio et conventionnelle, plus les surcoûts de main-d’œuvre. Quant à l’aide au maintien, elle vise à limiter les effets d’opportunisme.

Quel budget a été attribué à ces mesures ?
J. T. : Le budget serait de 31 millions d’e pour les conversions et de 17 millions pour le maintien. Dans le premier cas, l’aide est attribuée pendant les années de conversion pour toutes les surfaces éligibles n’ayant pas bénéficié d’aides pour l’AB au cours des cinq dernières années. Un plafond d’aides a été évoqué mais son montant n’est pas connu à ce jour. Il est du ressort des Régions de le définir. Pour la viticulture, le montant de l’aide à la conversion est de 350 e par ha et par an pour 2015 et 2016. L’aide au maintien peut prendre la suite, sachant qu’elle devrait être plafonnée. On parle de 7 500 e/an pour l’Aquitaine, mais cela reste à vérifier. En revanche, notre Région a souhaité que les bénéficiaires aient 100 % de leur SAU en bio.

Existent-ils d’autres aides à l’AB ?
J. T. : La nouvelle PAC reconnaît la bio comme un des critères du verdissement. Les mesures dans ce cadre, maintien des prairies permanentes, diversification des assolements, surfaces d’intérêt écologique, ne lui sont pas imposées. Il existe aussi un crédit d’impôt pour les exploitations bio, de 2 500 e maximum pour celles qui perçoivent moins de 4 000 e d’aides au maintien ou à la conversion. Enfin, une aide à la certification, un chèque conseil et les soutiens du plan de compétitivité sont accessibles aux producteurs bio.


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