Auteur : Nelly Fray
Publié : vendredi 26 août 2016

Les récits de la vie d’autrefois ont toujours autant de succès et le genre se renouvelle grâce à de jeunes auteurs qui marchent dans les pas des écrivains paysans. Portraits non exhaustifs de ces nouveaux romanciers régionaux.

2214 romans

A 10 h 30, le marché de Lalinde bat son plein. Parmi ceux qui vendent des vêtements ou des légumes, un stand est pris d’assaut par un public exclusivement féminin. Assis devant la librairie, trois auteurs régionaux présentent leurs derniers ouvrages, Martial Maury, Corinne Javelaud, Jean-Luc Aubarbier. Ils sont Périgourdins, ont des attaches en Périgord, écrivent sur le Périgord. Vu le nombre de demandes de dédicaces ce matin-là, le roman régional se porte plutôt pas mal.
Mais qui lit aujourd’hui des romans de terroir, largement inspirés par la vie d’autrefois ? « Mes lectrices sont toutes des jeunes filles », plaisante Martial Maury en dédicaçant son ouvrage à une dame... d’un certain âge. Le renouvellement du genre, qui emprunte aux romans policiers, aux biographies historiques, voire au roman d’anticipation, ne semble pas contribuer au rajeunissement du lectorat.
Peut-être les couvertures des livres, leurs photos passéistes et des titres qui ne donnent pas toute la mesure des ouvrages sont-ils en cause ?

Sortir des cadres

Les auteurs, interrogés à ce propos, estiment qu’il est de bon ton de « faire terroir », même s’ils pensent que leurs récits sortent des cadres du genre. « Nos éditeurs tiennent à ce que l’on s’affiche comme des romanciers de terroir, ça fait vendre, mais il est vrai que cela contribue aussi à nous cloisonner », admet Corinne Javelaud.
Ces auteurs, qui parcourent salons et librairies pour présenter leurs derniers ouvrages, peinent à se faire connaître des plus jeunes et apprécier à leur juste mesure.  « Il y a du snobisme à ne pas nous lire », confie Martial Maury. Il pense qu’il peut être dangereux d’être catalogué comme romancier du terroir. Lui-même, avec ses romans à suspense et ses ouvrages sur le diabète ou les pères au foyer, s’emploie à sortir des limites des romans régionaux. Et les rééditions de ses ouvrages en livres poche montrent que ça marche.


Historienne par passion, romancière par don

2214 artigesHistorienne ou romancière de terroir ? Les avis divergent et font sourire Isabelle Artiges. L’essentiel n’est-il pas de faire naître des livres qui plaisent ? Et cette auteure installée en Bergeracois ne manque ni d’inspiration ni de lecteurs qui la suivent livre après livre.
Tout a commencé par un concours littéraire où elle remporte le 1er prix avec une nouvelle sur Saint-Yrieix-la-Perche, d’où elle est originaire, au Moyen Âge. Pas d’ambition littéraire à l’époque, sa carrière la comble pleinement.
C’est à la mort de son père qu’elle décide d’écrire sur lui et sur la Résistance en Périgord. Elle passe des heures aux archives à fouiller dans les détails de l’histoire « pour être au plus près de la vérité historique ». La genèse de son ouvrage prendra… 7 ans, “Le Diable à portée de main” sera publié en 2007 par un éditeur limousin.

« Je pars d’un personnage »

Ses autres romans seront bâtis selon le même rituel. Beaucoup de recherches, couronnées souvent de trouvailles à exploiter dans ses fictions. « Je pars toujours d’un personnage », explique l’auteure qui parle de ses héroïnes, préférées à ses héros semble-t-il, comme si elles avaient réellement existé.
Parfois elles sont inspirées par des proches de l’auteure. Dans “Les petits mouchoirs de Cholet”, paru en 2013, Louise est... sa tante qui, « née dans un milieu de paysans modestes, s’est élevée socialement. » Il y a du vrai et de l’inventé dans l’intrigue, mais l’ambiance du Limousin du début XXe siècle est restitué : « c’est le vrai terroir, le vrai Limousin », assure Isabelle Artiges.
Elle poursuivra ses recherches historiques pour parler de la Guyane au XVIIIe siècle dans “La belle créole” (2014) et, dans son dernier roman paru en juin, de Hautefort sous la Révolution au travers de trois destins de femmes : Manon, Constance et la comtesse.


Geneviève Callerot, la pionnière

2214 callerotNous ne pouvions parler des auteurs perpétuant la tradition du roman de terroir sans évoquer  celle qui a défriché le terrain. Au propre comme au figuré.
Geneviève Callerot est une jeune fille de cent ans. Comme le chêne-liège séculaire qui ombrage son jardin, elle semble fragile et forte à la fois. Après la discussion, visite de la propriété. Sous sa grande capeline, pieds nus, Geneviève est toute fière de ses légumes et de ses vergers qu’elle cultive avec son petit tracteur. « On m’interdit l’usage de la voiture, alors je me déplace en tracteur. » Mais Geneviève Callerot est connue pour ses romans plus que pour ses légumes. Elle en a signé une demi-douzaine, écrits au gré du travail de la terre et des obligations de la vie quotidienne.
Son histoire, Geneviève Callerot la fait démarrer en 1920. Elle a quatre ans, ses parents viennent d’acheter une propriété dans la Double. Elle y passera sa vie, y rencontrera son mari, Jean Callerot, architecte de formation, s’occupera de la ferme bien après le départ de son mari vers d’autres horizons professionnels. Il fallait bien vivre et le couple de métayers, riche de ses trois enfants, ne pouvait plus payer ses traites.
Mais ne sautons pas les chapitres. Quand Geneviève et sa sœur découvrent la vie rustique, il neige à pierre fendre pendant six semaines. « Notre cuisine était au premier étage et ça fumait tellement à l’intérieur qu’on ne pouvait pas résister longtemps dans la pièce. »  C’est cette vie dure, d’une campagne sans confort, mais vivante des êtres qui la peuplent, que raconte l’auteure dans ses romans.

L’influence du cousin Jean

Si Geneviève, qui travaillait dur sur la petite ferme de polyculture-élevage, s’est mise à écrire, ce n’est pas le fait du hasard. Il y a déjà des écrivains dans la famille, à commencer par Jean Charles, son cousin.
À 14 ans, Jean et Geneviève ont entrepris d’écrire une nouvelle à deux mains. Mais leur “Songe d’une nuit d’été dans la vase” tombe à l’eau. Néanmoins, ce premier ouvrage trace les sillons de leurs deux carrières littéraires.
Geneviève s’inscrira dans la tradition des écrivains et artistes paysans, selon le nom d’une association qu’elle a rejoint « il y a 30 ou 40 ans ». Elle publie son premier roman, “Les cinq filles du Grand-Barrail”, en 1983, à 67 ans.  L’agricultrice qui a « de l’imagination à revendre » publie trois ans plus tard “Treize grains de maïs”, puis régulièrement jusqu’à son dernier ouvrage, édité en 2014 ,“La demoiselle du château”. Ses livres s’inspirent de faits réels qu’on lui raconte, mais elle a l’élégance de faire en sorte que l’identité véritable de ses personnages ne soit pas vérifiable. Si elle n’écrit plus à cause de problèmes oculaires, elle ne désespère pas qu’une intervention lui redonne la vue et la chance de finir son ouvrage sur la Double qui devrait se clore, une fois n’est pas coutume, sur... un chapitre d’anticipation. « J’écris, dit-elle, pour que les gens du pays me lisent et pour ne pas laisser perdre la réalité. »


Crime et sentiment

2214 mauryScène de vie sur le marché de Lalinde. Martial Maury, l’enfant du pays, est de retour pour promouvoir ses livres devant la librairie. Une ancienne camarade d’école le reconnaît. « Tu écris toujours ? Oh ils sont gros tes bouquins, j’ai pas le temps, moi. Bon, je t’en prends un quand même, je le lirai pendant les vacances. »
À ses admiratrices connues ou inconnues, l’auteur, né dans une famille d’agriculteur de Liorac-sur-Louyre, réserve toujours un mot gentil et raconte un peu de son dernier roman. “Les amants  maudits de Dorliac”, paru en mai, sont sous-titrés “Passions, mensonges et trahisons” dans un village du Périgord. Tout un programme.

Prix des écrivains ruraux

Parce qu’il est l’auteur de plusieurs ouvrages se déroulant en Dordogne (Le secret des Restiac, L’héritage des Restiac), Martial
Maury apparaît comme un auteur revisitant le genre terroir, y mêlant les recettes du polar. Il a obtenu le prix des écrivains ruraux en 2006. Mais il ne s’interdit pas de parler de la période contemporaine ni d’écrire sur d’autres sujets, comme le montrent son “Petit dictionnaire impertinent du diabète” ou son “Guide du père au foyer”. Martial a commencé à écrire lors d’un congès parental et n’est pas près de s’arrêter.


L’âme des lieux

2214 javelaudÊtre attaché à son terroir n’exclut pas de voyager. Corinne Javelaud a parcouru le monde avant de poser ses valises en Charente-Dordogne-Haute-Vienne. Et d’y faire le lit de ses romans de terroir, “La Demoiselle du Mas du Roule” (2014) et, tout juste sorti, “L’oubliée de la ferme des brumes”.
Avant d’écrire des romans, elle notait ses impressions de voyage dans des carnets qui ont servi de base à ses premiers écrits. Publié en 2008, “Venise aux deux visages” est le premier tome de sa trilogie italienne. Écrire, pour elle, revient à s’exiler, de ses lieux familiers ou de son époque. « J’écris sur des endroits inspirants, qui ont une âme », dit-elle.
Une écriture qui l’a toujours accompagnée, pour donner naissance (à ce jour) à neuf livres, dont trois publiés dans la collection “Terre d’histoire” de City édition. Si elle admet volontiers parcourir la veine terroir, c’est pour voyager dans le temps. Être d’ici et l’écrire pour mieux s’exiler.


Réussir le Périgord
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