Auteur : Nelly Fray
Publié : vendredi 31 octobre 2014

Les Jeunes Agriculteurs dénoncent une nouvelle Politique agricole commune qui ne permet pas la transmission automatique des aides entre le cédant et le nouvel installé. Conséquence : une centaine de projets reportés.

Pas de droits à paiement, pas d’installation

Dominique Durand, 61 ans, souhaite prendre sa retraite courant 2014. Vincent, son fils, a quitté un emploi dans les travaux publics pour s’installer sur la ferme paternelle. Tout semble aller pour le mieux : Vincent a passé toutes les étapes de l’installation, obtenu un BPREA, réalisé son stage 21 heures et semble sur le point de concrétiser son projet... quand sa comptable l’alerte. Il peut s’installer mais ne percevra ses droits à paiement unique (aides PAC qui s’appelleront DPB, droits à paiement de base, dans la nouvelle PAC, ndlr) seulement si son père fait une déclaration PAC en 2015.
Une coquetterie administrative qui contrarie fortement les plans des deux hommes. Dominique ne pourra pas prétendre à sa retraite avant... 2016. Vincent restera à Pôle emploi encore de longs mois. Le bâtiment, qui a été endommagé par la grêle et qu’il comptait refaire dès qu’il serait installé, devra encore passer l’année. Le problème (un parmi tant d’autres) est que les aides à ce type d’investissement pour les bâtiments agricoles n’existeront plus en 2016.
Bref, c’est l’impasse. Le syndicat Jeunes Agriculteurs (JA), qui a décidé d’en faire un cas d’école, a invité la presse sur l’exploitation (85 ha en bio, production de noix, d’herbe pour le compost, de blé, soja, maïs, pois, tournesol) de Dominique Durand à Tourtoirac mardi 28 octobre.
Selon Pierre Leonard, président des JA, il y aurait au moins une centaine de candidats à l’installation aidée ou non aidée qui devront patienter un an avant d’avoir le droit de percevoir leurs aides PAC. « Dans le cas de Vincent, son père va accepter de reporter l’échéance de la retraite car il est très motivé pour installer son fils, mais ce ne sera pas toujours le cas, le cédant peut refuser d’attendre », explique Pierre Leonard. Il redoute que des agriculteurs quittent la profession sans chercher à transmettre leur outil à cause des délais et de la complexité du système.

Toujours plus complexe

En fait, selon les syndicalistes, la nouvelle PAC, qui devait au départ se mettre en place en 2014, a été repoussée à 2015 « tellement elle est complexe ». Désormais, des nuances, tels que le statut de l’agriculteur et le ticket d’entrée pour tout nouvel arrivant dans la profession, sont venues s’ajouter. Ainsi, pour prétendre à ce fameux ticket d’entrée, il faut que le cédant ait fait une déclaration PAC en 2014, qu’il en fasse une en 2015 et donc qu’il reste en activité. Sinon, le jeune qui s’installe percevra les aides de la réserve nationale. Une possibilité qui ne satisfait pas les Jeunes Agriculteurs.
Sébastien Lechevallier a fait le calcul : pour toutes les filières, les aides de la réserve sont très en deça de ce à quoi l’exploitant pourrait prétendre. « Pour le veau de boucherie par exemple, le niveau des droits à paiement unique va de 2 000 à 5 000 e/ha. Si le jeune doit faire appel à la réserve, il n’aura que 137 e/ha. »
Encore une fois, selon le syndicaliste, les jeunes installés sont les grands perdants de cette réforme
« qui soi-disant devait soutenir l’installation et l’élevage. »
Les Jeunes Agriculteurs se tournent vers le gouvernement français et lui demande de prendre ses responsabilités pour faciliter le transfert des aides de la PAC. Avec leurs aînés qui sont aussi concernés, ils le diront haut et fort mercredi 5 novembre où des manifestations syndicales sont prévues à Périgueux et dans toute la France.

Une mobilisation massive et conviviale

2121 manifestation«Notre combat est celui de tous les agriculteurs qui en ont marre de trop de contraintes, de la sur-administration alors qu’on nous annonce qu’on va simplifier, des contrôles qui se multiplient on ne sait pas pourquoi. » Témoignage d’un syndicaliste fatigué mais pas résigné. Pierre-Henri Chanquoi, installé à Grèzes, vient de subir un énième contrôle. Il travaille 70 heures par semaine et gagne 800 e par mois : « qui accepterait ça ? »
Comme ses camarades du canton, il prépare la grande manifestation de mercredi prochain. Armés de bombes de peinture, ils affûtent les slogans qui figureront sur le tracteur qu’ils vont conduire  de Saint-Rabier à Périgueux. Pas de messages rageurs, ce ne sont pas des va-t-en guerre, mais des agriculteurs qui veulent vivre de leur métier tout simplement et comptent bien le faire savoir. “Sauvez l’agriculture française”, “Mangez français”, “Made in France”. Pourquoi une telle insistance ?
 « Parce que, entre les bonnes paroles et les actes, il y a un énorme fossé », réagit Magali Gayerie, agricultrice à Saint-Rabier.
Surtout, dans un contexte très nerveux et avec des revendications fortes, les syndicalistes veulent donner l’image d’une profession coordonnée et responsable « qui ne fait pas n’importe quoi ».

« Défendre notre droit à vivre de notre métier »

Pas de débordements à craindre d’après eux. « On veut une mobilisation conviviale et qu’un maximum  d’agriculteurs nous rejoignent pour défendre leurs droits à vivre de leur métier », explique Pierre-Henri Chanquoi.
Il est prévu que des tracteurs arrivent des quatre coins de la Dordogne. Chaque convoi défendra un point des revendications syndicales : l’installation des jeunes et leur accès aux aides, le refus de l’extension des zones vulnérables, le “Mangez français”, la dénonciation de la sur-administration.
À 10 h, le 5 novembre, les manifestants ont rendez-vous aux entrées de Périgueux : au Parc des expositions à Marsac, au Pont-du-Cerf, devant le complexe aquatique Aquacap, au rond-point de Saint-Laurent-sur-Manoire. Les agriculteurs espèrent être nombreux pour une action symbolique qui ait du sens et montre que le ras-le-bol est général.

POINT DE VUE

2121 antoniniLoïc Antonini, agriculteur à Saint-Rabier
Je suis installé depuis 2009 dans l’EARL Antonini fils avec mon père. Mon frère Steven va nous rejoindre l’an prochain. Sur la ferme familiale, il n’y avait plus rien. On a mis en place un atelier de veaux de boucherie, un autre de veaux sous la mère en prévision de l’installation de mon frère, en plus des broutards et des noix. Les dossiers, la paperasserie, on connaît et on en a plus que marre. Le boulot ne manque pas, on travaille dur pour notre avenir. On nous rajoute toujours des contraintes, toujours des charges et les salaires ne suivent pas. Avec Steven, ce sera notre première manifestation.


Réussir le Périgord
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