Auteur : Suzanne Boireau-Tartarat
Publié : vendredi 15 novembre 2019

 

Thiérry Guérin. Pur produit de la ruralité périgourdine, il s’est mis à son service en juste retour de ce qu’elle lui a apporté. Le partage est le maître mot des Cuma, son univers professionnel. C’est aussi un engagement de vie. 

Partage d’outils et d’idées

Une branche familiale arrive de Bretagne, tradition catholique, l’autre est solidement enracinée dans le sud-Dordogne, l’opinion colorée de rouge. L’alliance des deux, lecture de La Terre et du Courrier Français à la maison, offre une belle richesse culturelle, invite à la tolérance. Les quatre grands-parents de Thierry Guérin se sont unis sur une même propriété quand la lignée maternelle fut congédiée de son métayage, en 1963. À Nojals-et-Clotte, où il grandit avec ses deux frères, il voit arriver l’adduction d’eau du haut de ses six ans et se souvient du goudronnage de la route qui mène au village. La ferme cultive le tabac et élève des vaches à viande garonnaises. « Je dois tout au tabac. Les familles modestes ont pu payer l’école et moderniser la maison grâce à lui. On n’a jamais eu d’argent, mais on n’en a jamais manqué. » Un constat de mesure qui guide un parcours de vie. 

Son engagement dans l’agriculture, dont il n’a jamais douté, va passer par le collectif.Après un début avec ses parents, comme aide familial, il devient animateur de la fédération des Cuma en janvier 1981. Il le restera jusqu’en octobre 2018. 

« Ma mission consistait à appuyer des groupes et à les accompagner dans des projets communs » ; ce qui demande des connaissances techniques et juridiques, de gestion et de comptabilité, « et beaucoup de psychologie ». 

« La réussite est collective. Pas le pouvoir. »

Il cultive la compréhension à l’échelle de ces « gens qui se choisissent pour entreprendre ». Un projet, un groupe, un leader : c’est selon lui le bon triptyque pour réussir sur un territoire. Il voit dans les Cuma un vrai sens du partage, une richesse d’idées pour une économie de moyens. « Je suis impressionné par la capacité de femmes et d’hommes à entreprendre en groupe. Chacun doit s’y retrouver. Le groupe et l’ego sont pour moi compatibles, on peut avoir une satisfaction personnelle à se réaliser dans une gestion démocratique. » Cet effet de groupe permet d’envisager autrement, c’est-à-dire avec un projet territorial, ce qui pourrait être le fait d’une entreprise. « C’est une cellule propice au développement, un laboratoire d’expériences. Depuis 40 ans, les techniques nouvelles ont été l’affaire des Cuma, pour la noix, les vendanges, etc., avant de se généraliser dans les entreprises. » C’est aussi un espace de ressenti des difficultés humaines, quand le poids économique devient fardeau : ainsi la fédération des Cuma a-t-elle organisé, bien avant le film qui attire l’attention sur le sujet cet automne, une campagne de sensibilisation sur le mal-être et le suicide dans le monde agricole, il y a deux ans. « Les Cuma sont toujours sorties de leur rôle, et c’est bien : on ne s’occupe pas que de boulons. On a aussi attiré l’attention sur le renouvellement des générations en agriculture. »

Sur les 200 Cuma que Thierry Guérin a vu naître et évoluer, seulement 15 ont disparu. Celle dont il est le plus fier est bien sûr la coopérative de déshydratation Grasasa (25 salariés), qu’il préside à Sainte-Sabine-Born. « Nous sortons par le haut après des années difficiles. » Plus douloureuse est sa sortie de scène de la Cuma Agro-Aquitaine, qu’il a délibérément reprise en main alors qu’elle se trouvait en grande difficulté. Il y consacre, jusqu’à l’issue pressentie, 60 % de son temps « hors taxe » – car bien davantage en tant que directeur. Il est par ailleurs occupé par des tours d’astreinte auprès des vaches laitières de la propriété familiale (ses deux frères, un neveu, un salarié, deux apprentis et bientôt deux autres neveux), qui compte une unité de méthanisation, 25 ha de noyers et châtaigniers, et 30 ha de semences. Mais il est surtout bénévole « à 40 % TTC » à la Grasasa. Il passera la main fin 2020, après 18 ans de mandat. C’est la Cuma Bénin qui devrait alors profiter de sa nouvelle disponibilité. Mais aussi son épouse et leurs trois petits-enfants. Sans oublier le camping-car acquis par l’ensemble de la tribu familiale (esprit Cuma !) avec lequel il espère parcourir le sud de l’Europe, et l’atelier où il « bricole » le bois en ébéniste amateur. De quoi rester résolument optimiste, cultiver le sens de l’équilibre qui lui fait observer une cohabitation bénéfique des filières longue et courte, du bio et du conventionnel, du marché mondial et de la solidarité locale. « Et si l’agriculture représente 50 % du problème du réchauffement climatique, elle fournit aussi 75 % des solutions : l’une de ses chances, c’est de produire de l’énergie. Si elle parvient à prendre ce virage, tous les espoirs sont permis. »

 

 


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