Auteur : Suzanne Boireau-Tartarat
Publié : vendredi 8 décembre 2017

Société.

Le suicide, à écouter mots à maux

Le sujet est délicat voire tabou. Les chiffres obligent pourtant à lever le voile pudique jeté sur le suicide des agriculteurs : 150 en France en 2016. Avec un pic en 2010 chez les éleveurs bovins, et en 2016 chez les producteurs laitiers. La table ronde organisée, jeudi 30 novembre, par la FD Cuma, a apporté des témoignages, des conseils et bon nombre d’informations. En prélude, un film réalisé par les JA de Wassy et Saint-Dizier a démonté le mécanisme qui peut conduire au geste fatal, de la tête dans le guidon jusqu’à la détresse en passant par le surendettement et le rêve d’enfance brisé. « Les agriculteurs ont une réputation de taiseux, il faudrait pourtant communiquer pour s’en sortir », insiste Thierry Guérin, animateur des échanges.
Car des solutions existent. À commencer par la force du réseau des Cuma, qui peut aider à rompre l’isolement. Michel Lajugie, conseiller départemental, conserve le souvenir du matin où il a coupé la corde à laquelle sa voisine venait d’être retrouvée pendue... Cette agricultrice retraitée n’avait pas supporté les difficultés financières de son environnement familial. « Il est anormal de ne pas s’en sortir en travaillant aussi dur. 450 agriculteurs touchent le RSA en Dordogne. Les solutions viennent du collectif, il faut éviter le repli sur soi, rechercher des conseils et des appuis. »

Solutions possibles

Jean-Jacques Négrier, spécialiste des exploitations fragilisées à la Chambre d’agriculture, souligne l’importance de détecter les signaux faibles dans l’environnement économique : banque, Cuma... Dans un cas sur trois, une rapide prise de recul permet d’analyser la situation. « La configuration la plus répandue, c’est la rencontre à marche forcée, quand la poursuite d’activité est menacée :
rejet de chèques, fin des reports d’échéances de prêt, poursuites contentieuses... Situation généralement associée à des troubles émotionnels, perte de confiance en soi, etc. »
Dernier cas de figure : il n’y a pas d’autre issue que la cessation. Jean-Jacques Négrier suit une cinquantaine de dossiers dans l’année pour trouver des solutions amiables avec les créanciers, une procédure de sauvegarde étant possible dans la majorité des cas. « Trop nombreux sont ceux qui, encore, se disent que soit ils s’en sortent, soit ils sont nuls plutôt que d’aller voir Jean-Jacques Négrier », remarque Claude Ladoire. Il représente l’association Passerelle, créée par le Crédit agricole Charente Périgord, qui intervient auprès de personnes hors circuits bancaires à la suite d’accidents de la vie.
Si la loi oblige à aller vers le judiciaire, Passerelle privilégie une solution amiable en amont. Sur 900 dossiers traités en 2017, les abandons de créances ont représenté 400 000 euros.

Accompagnement local

Claudine Faure, présidente de la MSA, rappelle que la cellule “prévention suicide” a été mise en place en 2012 et que ce que l’on peut désormais comptabiliser ne pouvait l’être jusque-là. À un reproche émis dans la salle sur le durcissement des courriers émis, elle répond à regret qu’il s’agit de courriers nationaux non modifiables : passer par un élu de la MSA favorise un règlement amiable (échéancier, prise en charge de cotisations sociales...)    
Geneviève Audy, responsable de cette cellule, fait parler les chiffres : 11 signalements en 2012, 36 en 2014, 46 en 2016 et 32 pour cette année. Ce sont les membres de la famille, les voisins, les amis qui s’inquiètent le plus souvent. « L’entourage est vigilant, il ose davantage. Les crises ont attiré l’attention, les situations d’isolement préoccupent. »
Elle conseille de faire la démarche auprès de la caisse MSA plutôt que de composer le numéro vert national (1 454 appels en 2017). « Nous informons la personne de l’inquiétude de ses proches, puis nous faisons un point sur la situation avec l’assistante sociale et le médecin traitant, tous tenus au secret professionnel. Nous apportons des éléments d’accès au droit : certains agriculteurs ne déposent même pas d’arrêt maladie. Nous prenons en charge quatre séances avec un psychologue. »
Un financement est aussi possible pour du répit et une aide au remplacement en cas de burn-out. Parmi les cas particuliers relatés, celui d’un adhérent de la FD Cuma qui a prévenu la MSA. La personne contactée a pu parler. Après quoi, elle avait toujours ses ennuis, mais elle voyait les choses autrement. La solitude amplifie la souffrance.
Jean-Pierre Dupin, humoriste bien connu, a évoqué l’humanité qui se dégage de tout cela et qu’il va bientôt porter sur scène, dans le sillage de ce rendez-vous. « Je peux être utile en disant cela au plus grand nombre, en invitant à libérer la parole. »


Réussir le Périgord
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